Le gazole a atteint un record historique proche de 2,40 euros le litre en septembre 2026, tandis que l'indemnité forfaitaire de déplacement (IFD) des infirmiers libéraux reste bloquée à 2,75 euros depuis janvier 2024. Pris en tenaille entre des tarifs encadrés par l'Assurance maladie et un carburant qu'ils avancent de leur poche, de nombreux IDEL travaillent désormais à perte sur certains soins. Le collectif Infirmiers libéraux en colère réclame une revalorisation de l'IFD à 3,50 euros et son indexation sur le prix des carburants. Cet article fait le point sur les chiffres vérifiés, le terrain et les enjeux d'accès aux soins.
Un carburant au plus haut, une indemnité qui ne bouge pas
En septembre 2026, faire le plein n'a jamais coûté aussi cher en France. Le prix moyen du gazole a atteint un record historique, autour de 2,39 euros le litre le 18 septembre, puis près de 2,41 euros le 20 septembre selon une analyse des données publiques par l'AFP. Plus de 700 stations affichaient alors des tarifs supérieurs à 2,50 euros, dans un contexte de tensions géopolitiques et de difficultés d'approvisionnement. L'essence sans plomb reste, elle aussi, largement au-dessus de 2 euros le litre.
Pour la plupart des automobilistes, c'est une contrainte de plus sur le budget. Pour les infirmiers libéraux, c'est un problème d'une tout autre nature. Leur voiture n'est pas un moyen de se rendre au travail : c'est leur outil de travail. Et cet outil, ils le paient de leur poche, carburant compris, sans pouvoir répercuter la moindre hausse sur leurs patients.
Le décalage est devenu frappant. L'indemnité forfaitaire de déplacement, l'IFD, est fixée à 2,75 euros depuis le 28 janvier 2024. Elle n'a pas bougé depuis, quand le gazole, lui, a franchi plusieurs paliers records. C'est ce décrochage entre le tarif conventionnel et le coût réel des tournées qui a mis le feu aux poudres.
Pourquoi les IDEL sont en première ligne
Chaque jour, des milliers d'infirmières et d'infirmiers libéraux parcourent plusieurs dizaines de kilomètres pour soigner à domicile. En ville, une tournée classique peut représenter quelques dizaines de kilomètres. En zone rurale, les distances explosent et peuvent atteindre 300 à 400 kilomètres par jour selon les secteurs.
Prenons une illustration simple. Une IDEL qui parcourt 100 kilomètres par jour, avec un véhicule diesel consommant environ 6 litres aux 100 kilomètres, brûle 6 litres de carburant quotidiennement. Au gazole à 2,39 euros le litre, cela représente près de 14,30 euros de carburant par jour, soit environ 300 euros par mois sur 21 jours travaillés, uniquement pour rouler. À cela s'ajoutent l'assurance, l'entretien et l'usure du véhicule, également à la charge du professionnel.
Face à ces dépenses, les compensations conventionnelles n'ont pas suivi. L'IFD de 2,75 euros est un forfait par déplacement, indépendant de la distance et du prix du carburant. Les indemnités kilométriques, de 0,35 euro par kilomètre en plaine et 0,50 euro en montagne, ne couvrent qu'une partie des trajets et n'ont pas été réévaluées non plus. Résultat : sur certains soins courts et isolés, le compte n'y est plus.
"On travaille à perte" : le témoignage du terrain
Le malaise n'a rien d'abstrait. En Bourgogne, Anne-Gaëlle Kramer, infirmière libérale installée à Longvic au sud de Dijon et membre du collectif des infirmières libérales en colère, décrit une réalité crue. "Moi je fais par jour une centaine de kilomètres. En rural, elles arrivent à faire 300 à 400 kilomètres par jour. Je passe à la pompe toutes les quatre tournées à peu près. C'est tout pour notre poche, on n'aura pas d'aides."
Elle pointe précisément les soins qui basculent dans le rouge. "On a un forfait de déplacement, ce n'est même pas des frais kilométriques, c'est du temps compté entre chaque personne, et il est de 2,75 euros brut. Si on doit aller faire une prise de sang, c'est un soin qui n'est pas rentable. Si on fait une injection seule, par exemple pour des diabétiques une fois par semaine, ce sont des soins qui ne sont plus rentables. On travaille à perte. Donc certains collègues décident de ne plus faire ces soins, ce que je peux largement comprendre."
À cette équation économique s'ajoute désormais l'angoisse de la pénurie et des files d'attente aux stations. "Les cabinets ferment de plus en plus. Sur le secteur, on en a encore trois ou quatre qui ferment, qui cherchent des remplaçants et n'en trouvent pas", ajoute-t-elle. Le carburant n'est pas la seule cause de ces fermetures, mais il agit comme la goutte d'eau qui fait déborder le vase.
Un malaise plus profond que le seul carburant
La flambée à la pompe vient percuter une profession déjà fragilisée. Une étude réalisée par l'Ifop pour l'URPS Infirmière Paca, publiée en septembre 2026, révèle que 61 pour cent des infirmiers libéraux de la région envisagent de changer de voie avant la fin de leur carrière, dont 23 pour cent de quitter totalement le secteur de la santé.
Les facteurs cités dépassent la seule question des déplacements : conditions d'exercice dégradées, manque de reconnaissance financière, surcharge administrative, stress, pénibilité, insécurité. Le carburant n'est donc pas un problème isolé. Il est le symptôme le plus visible d'un modèle économique qui se tend, pour une profession pourtant essentielle au maintien à domicile.
Le collectif Infirmiers libéraux en colère passe à l'action
Face à cette situation, le collectif Infirmiers libéraux en colère a publié un communiqué le 19 septembre 2026 via sa coordination nationale. Le constat qu'il dresse est sans détour : un gazole à 2,39 euros, une essence à 2,17 euros, et une indemnité de déplacement toujours fixée à 2,75 euros pour certains trajets.
"Nous ne pouvons pas augmenter nos tarifs. Nous ne voulons pas répercuter nos charges sur vous, alors nous absorbons en silence, depuis des années", écrit le collectif, qui estime que la situation a désormais atteint ses limites. Sa formule résume l'enjeu humain : "Derrière chaque kilomètre, il y a quelqu'un."
La coordination formule plusieurs revendications concrètes :
- Une revalorisation de l'indemnité de déplacement à 3,50 euros, assortie d'une indexation automatique sur le prix des carburants, pour éviter que son montant ne se retrouve régulièrement déconnecté des dépenses réellement engagées.
- Un accès prioritaire aux stations-service pour les soignants intervenant à domicile, en cas de pénurie ou de fortes tensions sur l'approvisionnement.
- L'application immédiate des revalorisations tarifaires prévues au 6 novembre 2026, sans attendre cette échéance.
"Nous ne demandons pas une aide. Nous demandons qu'on nous rembourse ce que nous avançons pour aller soigner", résume la coordination nationale.
Les soldats sans nom du Covid, applaudis puis oubliés
Il y a un peu plus de cinq ans, ces mêmes infirmiers étaient en première ligne face à la pandémie. Ils ont continué leurs tournées quand une grande partie du pays était confinée, entrant chaque jour au domicile de patients fragiles, souvent sans équipement suffisant au début de la crise. Le pays les a applaudis chaque soir à 20 heures.
Le sentiment aujourd'hui, sur le terrain, est celui d'une reconnaissance restée sans suite. "On nous a fait des tas de promesses, on nous a applaudis, et on ne l'a pas eue", constate Anne-Gaëlle Kramer, qui dit ne plus rien attendre après trois ans et demi de combat pour des garanties sur sa profession. Ces soldats sans nom du soin à domicile, essentiels hier comme aujourd'hui, portent seuls une part croissante des coûts d'un système dont ils sont pourtant un maillon vital.
Pourquoi la mobilisation collective devient nécessaire
Le collectif ne cherche pas seulement à défendre le revenu d'une profession. Il met en avant une conséquence plus large : celle de l'accès aux soins. Chaque déplacement correspond à un soin réel. Quand des soins isolés deviennent non rentables, certains professionnels renoncent à les assurer, réduisent les secteurs qu'ils couvrent, ou peinent à trouver des remplaçants. En zone rurale et périurbaine, ce sont les patients les plus isolés qui en paient le prix.
La coordination nationale veut donc dépasser le seul cadre des infirmiers. Elle appelle à fédérer les aides à domicile, les auxiliaires de vie et les étudiants, tous concernés par la question des déplacements professionnels. "Le domicile ne tiendra que si nous tenons ensemble", affirme le collectif.
L'argument est aussi budgétaire pour l'État. Si les soins ne peuvent plus être assurés dans de bonnes conditions à domicile, davantage de patients seront orientés vers des structures hospitalières déjà saturées, à un coût bien supérieur pour la collectivité. Soutenir la mobilité des soignants du domicile n'est donc pas seulement une question de justice envers une profession : c'est un choix de politique de santé publique.
C'est pourquoi une réponse rapide du gouvernement et de l'Assurance maladie est attendue. Une indemnité de déplacement indexée sur le carburant, comme le demande le collectif, mettrait fin à ce décrochage récurrent entre le tarif conventionnel et la réalité de la pompe. C'est une revendication simple, chiffrée, et directement liée au maintien d'une offre de soins de proximité.
Ce que vous pouvez faire, dès maintenant
En attendant une décision nationale, quelques réflexes permettent de limiter la casse et de peser dans le débat.
Sur le plan collectif, se rapprocher des collectifs et des syndicats de la profession, relayer leurs communiqués et documenter précisément le coût réel de ses tournées donne du poids aux revendications. Des chiffres concrets, remontés du terrain, sont l'argument le plus fort face aux pouvoirs publics.
Sur le plan individuel, sécuriser sa facturation reste essentiel pour ne pas perdre, en plus, des recettes déjà dues. Les indemnités de déplacement, les IFD et les IK, sont fréquemment mal cotées ou oubliées, ce qui aggrave le manque à gagner. Vérifier systématiquement que chaque déplacement facturable est bien valorisé, et que la cotation résiste aux contrôles de la CPAM, permet de ne pas ajouter des pertes évitables aux pertes subies.
La question du zonage joue aussi un rôle : s'installer ou se déployer là où les besoins sont réels, en tenant compte des distances et des aides à l'installation, fait partie de l'équation. Notre outil de zonage infirmier permet de visualiser commune par commune le niveau de dotation et les dispositifs applicables.
La mobilisation autour du carburant n'est pas un dossier de plus. C'est le point de bascule d'une profession qui soigne à domicile, roule à ses frais, et demande simplement qu'on lui rembourse ce qu'elle avance pour aller soigner. Derrière chaque kilomètre, il y a quelqu'un.
Questions fréquentes
Experte en accompagnement IDEL chez Maison des Infirmiers, Camille accompagne les IDEL depuis leur installation jusqu’à leur gestion quotidienne.
